H.P. Lovecraft

L'écrivain, son oeuvre, son influence

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Freaks Agency

Par KADATH, décembre 2008

Les cauchemars d'Innsmouth

Il faut croire que Lovecraft n’a écrit qu’une seule nouvelle digne d’influencer la bande dessinée : Le cauchemar d’Innsmouth ! En effet, après Breccia et Terrier, ainsi que l’Hommage à Lovecraft de Dino Battaglia (toutes ces bandes dessinées sont analysées dans cette rubrique), François Baranger s’est librement inspiré de ce texte pour plonger le lecteur dans l’ambiance d’une petite ville aux habitants étranges.

Si l’idée générale a été fidèlement reprise, le scénario de Freaks Agency développe notablement le thème du héros condamné par son hérédité à rejoindre un peuple monstrueux qui hante cavernes et lieux maudits. Pour bien souligner cette filiation intellectuelle, le premier tome débute par une citation de HPL : “… Ils croient au sens de l’aveugle cosmos qui, en réalité, broie sans but le néant pour en extraire quelque chose et broie par retour ce quelque chose en un nouveau néant…”

Interview

KADATH - Quels chemins professionnels ou quelles études vous ont mené vers la bande dessinée ?

François Baranger - Je suis graphiste et auteur. Autrement dit je fais des images et j’écris des histoires. Je ne pourrais pas me contenter de ne faire que l’un ou l’autre, il faut que j’alterne les deux. Mais ma formation initiale est graphiste. En fait j’ai d’abord fait une école d’art à Paris puis j’ai pas mal travaillé dans le secteur multimédia et jeux vidéos. J’ai fait également quelques expériences dans le court-métrage d’animation avec notamment Antebios qui a été pas mal diffusé à la télé. Aujourd'hui le plus gros de mon activité est l'illustration. Essentiellement pour le cinéma ou le jeu vidéo.

K - Pourquoi vous être inspiré d'une nouvelle de Lovecraft pour Freaks Agency ?

FB - Tout simplement parce que c'est l'un de mes auteurs préférés ! Et ça me plaisait de rentrer dans un cycle long comme Freaks Agency (le cycle complet faisait neuf tomes) en m'appuyant sur une référence au Maître, pour m'en éloigner peu à peu.

K - Quelles sont vos références dans le neuvième art, vos dessinateurs préférés ?

FB - Je crois que l’auteur de BD qui m’a le plus impressionné (et donc influencé) est Mignola. Mon style n’a rien à voir avec le sien (mon talent non plus d’ailleurs), mais je pense que l’esprit de ses albums m’a beaucoup imprégné. Notamment son style narratif assez dépouillé et ses personnages très distanciés, volontairement peu expressifs.

K - Quels sont vos projets d'albums BD ?

FB - Aucun ! L'arrêt de Freaks Agency avant la fin, puis le non-aboutissement de certains projets postérieurs ont tué mon enthousiasme. Pour le moment, je n'ai plus envie de faire BD.

Résumé

Dans Freaks Agency, le héros est une héroïne - June Hackett - qui reçoit une lettre de sa mère l’appelant à la rejoindre dans le manoir qu’elle occupe dans la région côtière de Nouvelle-Angleterre. Le petit port de Clifftown est le frère jumeau d’Innsmouth : ville délabrée, ambiance glauque, installation à l’abandon, bateaux de pêche à l’état d’épaves… Rien ne manque, pas même l’odeur entêtante du poisson et un groupe d’hommes bizarres et taciturnes. Nous avons droit également à la célèbre “scène de l’hôtel minable” où June se retrouve dans sa pauvre chambre sans confort et entend un pas s’arrêter devant sa porte… Heureusement, notre “Zadok Allen” est bien présent et toujours prêt à donner des renseignements contre une bonne bouteille. June apprend de sa bouche l’histoire de la famille Hackett ainsi que celle du manoir et aussi quelques indications peu rassurantes au sujet de sa mère…

La jeune femme souffre de cauchemars récurrents depuis son arrivée dans la contrée et finit par comprendre le lien entre cet univers onirique et une réalité blasphématoire : la malédiction de Clifftown s’étend bien sur toute la famille Hackett.

June rencontre un autre personnage “normal” qui lui aussi semble s’intéresser aux mystères de la région. Ici, François Baranger laisse de côté le thème classique de la nouvelle de Lovecraft pour étendre l’intrigue à une organisation qui chasse le surnaturel, la Freaks Agency, dont il est l’un des enquêteurs. Les deux personnages vont de plus en plus loin dans l’horreur au fil de leurs découvertes dans le manoir, puis le long de couloirs souterrains hantés par d’étranges cris, et par la découverte d’une ville qui communique avec l’océan et s’avère avoir été la prison d’êtres difformes.

La scène de la découverte des galeries souterraines où apparaissent sur les parois rocheuses des hiéroglyphes et des dessins mystérieux évoque La cité sans nom, le tout seulement éclairé par la faible lueur de lampes de poche qui donne une lueur fantômatique rendant l’ambiance de ce périple sous terre encore plus étouffante. June va enfin découvrir sa mère, et l’ultime vérité confirme ses pires craintes…

Dessin et scénario

Comme la plupart des bandes dessinées actuelles, Freaks Agency est réalisée à l’aide de logiciels de colorisation qui s’harmonisent plutôt bien avec les dessins au crayon. Les effets de lumière sont particulièrement réussis et dès les premières pages, Baranger nous offre de belles scènes d’intérieur noyé de rayons solaires entrecoupés de personnages aux ombres fantastiques. Plus loin, l’arrivée nocturne de June à Clifftown est saisissante par le réalisme de ce brouillard qui vous donne froid dans le dos. Que ce soit le manoir, l’ambiance du monde souterrain ou le jeu des lampes électriques qui découvrent les monstres prisonniers des cavernes, le lecteur passe d’une émotion à une autre au rythme de cette hallucinante poursuite de cauchemar.

Dans le tome 1 mais surtout dans le deuxième opus, Baranger nous offre de magnifiques paysages lors des rêves de June : est-ce la cité de Kadath ou le désert de Leng qui apparaissent sous la lumière bleue d’un ciel sillonné par des créatures titanesques ? On sent l’influence de dessinateurs fantastiques tels Caza et Moebius, c’est très bon ! Les personnages sont suffisamment expressifs, malgré le caractère lisse inévitable de certaines scènes où l’outil informatique remplace le travail du dessinateur.

L’idée de centrer cette histoire sur une jeune et jolie jeune femme apporte un souffle nouveau au sein de l’univers lovecraftien un peu trop misogyne. Le découpage des cases est très fantaisiste, comme l’emploi de phylactères tantôt classiques, tantôt éclatés entre deux cases aux formes fantastiques.

Une trilogie inachevée

freaks_agency_story_board_du_tome_3_page_1.jpg

Cette histoire ne souffre que d’un point négatif qui n’est pas imputable à François Baranger, mais au mercantilisme des éditions Albin Michel !

En effet, l’éditeur parisien a estimé que les ventes des deux tomes n’entraient pas suffisamment dans les critères commerciaux définis par Dieu sait quel manager et François Baranger s’est tout simplement vu signifier la fin de son projet ! Exit le tome 3 qui devait marquer la fin du premier cycle de cette histoire dont on soupçonne les nombreux rebondissements possibles.

Pour - un peu - consoler le lecteur, François Baranger a édité sur son site les vingt-quatre premières planches de ce troisième opus, c’est-à-dire le story-board de la première moitié de l'album. C'est une version de travail qui servait de fil conducteur pour réaliser les pages définitives mais qui n'était pas prévue pour être lue par le public. Certaines cases sont détaillées, d'autres sont à peine esquissées, le tout est en noir et blanc.

Conclusion

Pour conclure, Freaks Agency est une version très talentueuse de la célébrissime nouvelle de Lovecraft, mis au goût du jour grâce à l’outil informatique et au rajeunissement et à la féminisation des héros.

Côté positif, une histoire bien menée avec des paysages issus de rêves lovecraftiens, une ambiance lourde de menace, des personnages sympathiques et vivants, le tout avec de très beaux effets lumineux. Un sympathique clin d’oeil à HPL aussi dans le tome 2 où la vitrine d’un libraire spécialisé en livres anciens arbore un “Providence – since 1923” ! Côté négatif, certaines scènes où le trait est écrasé par la lumière et des expressions de visages parfois trop standardisées. Lors des scènes d’action, Baranger se limite à quelques traits hâtifs qui donnent l’impression d’un travail bâclé…

Un seul espoir, que les éditions Albin Michel - ou une autre maison d’édition - nous permettent de retrouver la jolie June et ses rêves fantastiques…

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