H.P. Lovecraft

L'écrivain, son oeuvre, son influence

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Necronomicon

Résumé

“Le Livre est ouvert, ouvert est le Livre, on a ouvert le Livre…” C'est par ces mots incantatoires que débute cette bande dessinée atypique, plus proche des expérimentations d'un Giger que de la narration classique cases/philactères. Un homme - peu importe qui, il est et restera anonyme - a ouvert le Livre et y a été aspiré, englouti, avalé. Visage neutre, crâne chauve, nu, il n'a aucune identité, aucun élément d'identification. Peut-être est-il tout simplement l'Homme dans sa cynique multitude, prétentieux et persuadé de son bons sens. Il a ouvert l'abhorré de Necronomicon et s'y est perdu. Il l'a ouvert par hasard, à Buenos Aires, sans se douter un seul instant de quelle boîte de Pandore il s'agit. Car le Livre abrite les monstrueux Anciens, des créatures antédiluviennes qui se nourrissent de chaos et de souffrance. Le puissant Yog, maître des lieux, le Désosseur et ses serviteurs, la concubine de Yog et beaucoup d'autres horreurs sans nom… Et, planant comme une inéluctable menace, le Cthulhu règne sur ce monde d'horreur et d'éternité. Guidé par la voix d'Abdul Al-Hazred, l'auteur du Necronomicon et premier esclave du Livre, le prisonnier va peu à peu comprendre la réalité de sa condition, et son impossibilité à fuir cet endroit…

Parler de l'histoire plus longtemps n'a aucun intérêt : ça serait la gâcher. La fin, pas forcément originale mais tout à fait dans l'esprit, laissera un étrange goût dans la bouche après lecture…

Le style de Woolley

Woolley est un artiste protéiforme1). Necronomicon est l'une de ses premières BD publiée. Travaillant exclusivement sur ordinateur et à partir de photos, Patrice Woolley a torturé la matière, déformé les subtances, corrompus les corps, assombris les couleurs, pour en faire une peinture abstraite et organique. Chaque parcelle de l'album fait penser à “quelque chose”, sans que l'on sache quoi : on verra ici des yeux, là un sexe, ici encore une arête dorsale de poisson… sans jamais en être certain ! Le monde de Yog et du Cthulhu est un assemblage complexe et torturé de textures et d'objets informatiques. En artiste de l'infographie, Woolley sait faire oublier l'ordinateur pour ne montrer que ce qui doit être perçu : la répulsion et la curiosité qu'elle entraîne. Abandonnant la case habituelle de la BD, l'auteur rejoint les déconstructions pionnières de Druillet, les peintures glauques de Dave McKean ou les ambiances ténébreuses d'Ashley Wood.

Seul élément un tant soit peu tangible dans ce maelström d'épouvante, le “prisonnier”, petit homme insignifiant sculpté en trois dimensions. Corps pâle aux yeux blancs, le personnage est absorbé par la masse épaisse du décor, agrippé par les démons. Mais du coup, l'anomalie que constitue cet humain défini dans le monde poisseux indéfini qui l'entoure constitue également le principal handicap de cette BD : un personnage trop lisse, trop “infographique” malgré tout le travail de Woolley sur ses expressions. Les poses sont aussi naturelles que possible, mais on ne peut occulter entièrement le fait que c'est de la 3D. Ceci étant, en faisant abstraction de cet élément et en se laissant porter par les pages, on reste bluffé par l'ensemble.

Pour raconter son histoire, Woolley a choisi de jouer sur les typographies. La voix d'Al-Hazred scande l'album, schizophrénique et effrayante, tantôt douce tantôt inquisitrice. Les textes se chevauchent, se combattent, parfois un peu violemment pour l'oeil. Peut-être aurait-il fallu les “peindre” à leur tour. Leur superposition nette sur l'image ramène le lecteur vers la BD classique alors que l'image le plongeait dans un univers différent et unique. Mais pour l'amateur curieux qui a fait l'effort d'ouvrir l'album, cela ne sera pas vraiment gênant dans la lecture. Le malaise provoqué par l'ensemble reste intact.

L'ombre du Lovecraft

Cette critique ne serait pas complète si on ne parlait pas du scénario et surtout de son “quotient Lovecraft” puisque c'est quand même lui la source de ce projet. Lovecraft, créateur du Necronomicon, est ici adapté de manière originale et plutôt inhabituelle. Plutôt que de pasticher, voire plagier son oeuvre littéraire, Patrice Woolley s'en démarque en en proposant une vision à contre-courant des interprétations habituelles : pas de tentacules, pas de folie rampante, pas non plus de monstres de jeu de rôles mais plutôt une ambiance et des représentations tout à fait originale des Anciens, le genre d'images indéfinies que l'on verrait dans un cauchemar. L'idée d'un Necronomicon “mangeur de lecteur” est assez inédite sans pour autant trahir Lovecraft. Livre maudit jusqu'au bout, il faut voir dans cette BD plus une intention qu'une vérité : le Necronomicon n'est pas un livre mais un monde, un univers dévorant de souffrance… Ouvrir le Livre, c'est se perdre à jamais dans sa vénéneuse séduction.

Conclusion

Il est dommage que l'éditeur, en dépit de son courage à publier une telle histoire en indépendant, ait choisi un format souple qui ne fait pas honneur à l'idée de “livre”. Dommage aussi que la couverture prévue n'ai pas été retenue2)

En conclusion, Patrice Woolley propose une oeuvre non exempte de défauts mais à la fois risquée et concluante. Si l'appelation Necronomicon fait plutôt “appel d'offre” qu'autre chose, ne vous y fiez pas…

/home2/tiubuk/public_html/data/pages/culturepopulaire/necronomicon.txt · Dernière modification: 2017/07/30 15:07 (modification externe)