H.P. Lovecraft

L'écrivain, son oeuvre, son influence

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Le grimoire maudit / Le manuscrit oublié / La couleur tombée du ciel

Par KADATH, juin 2008

Horacio Lalia

Né à Buenos Aires en 1942, Horacio Lalia étudie les arts graphiques à l’école Panamericana de Arte. C’est là qu’il rencontre d’autres dessinateurs tels Eugenio Zoppi et surtout Alberto Breccia avec lequel il partage son attrait pour le fantastique en général et l’oeuvre de Lovecraft en particulier. Lalia a été édité dans de nombreux pays : en Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne et bien sûr en France. Il s’est spécialisé dans l’illustration d’histoires d’épouvante ou de science-fiction : H.G. Wells, R.L. Stevenson, Edgar A. Poe, Arthur Donan Doyle sont les autres auteurs qu’il affectionne.

En France, Lalia a publié un très bel album consacré à Poe : Le chat noir et les autres contes chez Albin Michel en 1999. En 2000, il publie en espagnol Belzarek en collaboration avec Gustavo Schimpp, traduit en français en deux tomes toujours chez Albin Michel sous les titres Au nom du père et La messagère de l’enfer. L’année suivante, Horacio Lalia publie La Mano del Muerto aux éditions Colihue en Argentine.

Interview

KADATH - Quels chemins vous ont menés vers la bande dessinée?

Horacio Lalia - Depuis ma plus tendre jeunesse, j’aime dessiner et inventer des histoires. A l’âge de 17 ans, j’ai eu la chance de rencontrer deux fantastiques artistes qui m’ont enseignés et orientés vers le dessin : Eugenio Zoppi et Alberto Breccia. Ils m'ont fait découvrir l’univers des comics. Depuis, la bande dessinée en particulier et l’art de l’illustration en général sont devenues mes passions.

K - Dans quelle mesure l'oeuvre de l'écrivain H.P. Lovecraft a influencé vos dessins et vos choix de scénarios ?

HL - L’Argentine est un pays d’artistes et le dessin y est très bien représenté. C’est au début des années 1950 que les écoles des beaux-arts ont développés tout un mouvement artistique qui s’est traduit par de nombreuses vocations d’illustrateurs. L’oeuvre de Lovecraft a été connue très tard chez nous, c’est aussi pour cela que mes albums ont été publiés en français, car le marché sud-américain est moins ouvert aux adaptations d’auteurs anglo-saxons. Pour la série Nekrodamus, j’ai laissé l’ombre de Lovecraft planer sur l’ensemble des histoires qui furent publiées en Italie entre 1975 et 1998 aux éditions Eura.

K - Quelles sont vos références dans le domaine du neuvième art, c'est-à-dire vos dessinateurs préférés ?

HL - Breccia et Zoppi, mes professeurs. Mais aussi Salinas (père), Cullen Murphy.

K - Avez-vous des projets d'adaptation d'une nouvelle de HPL ?

HL - Oui, je viens de réaliser un album en collaboration avec d’autres auteurs qui traite, entre autre, de Lovecraft. Je ne connais pas la date de publication en français.

K - Que pensez-vous de l’évolution de la bande dessinée et notamment l’emploi de l’outil informatique ?

HL - L’informatique a fait évoluer de façon intéressante le neuvième art, même si personnellement je reste attaché au dessin “traditionnel”. Par contre, je trouve que les comics en général n’évoluent pas très bien au niveau des scénarios.

La trilogie lovecraftienne

A l’heure actuelle, dix-huit nouvelles de Lovecraft ont été illustrée par l'auteur argentin en trois tomes. Rien ne permet de savoir si Lalia publiera d’autres bandes dessinées inspirées par HPL, de même que nous ignorons s'il a établi un choix préalable à la manière de présenter ces nouvelles ou s’il s’agit d’un hasard lié à son cheminement au gré de la lecture des contes de Lovecraft. Néanmoins on peut dégager une logique dans la présentation des trois albums : le tome 1 semble orienté vers des nouvelles moins connues de Lovecraft, écrites entre 1923 à 1926 - à une exception près. Le tome 2 reprend des textes exemplaires des grands choix fantastiques de Lovecraft. Le tome 3 présente quatre des “grands textes” du Mythe de Cthulhu.

Première remarque, les textes de toutes les histoires sont tirés directement des contes de Lovecraft, sans modification ni ajout de dialogue. Seule la traduction de Jean-Michel Boschet introduit une différence parfois importante par rapport aux éditions bien connues du public francophone - Denoël, Bourgois ou Belfond pour celles tirées du recueil Dagon. Par exemple, dans le tome 2, la nouvelle La chose sous la clarté lunaire devient Le marais de la lune ; dans le tome 1, la nouvelle Le molosse devient curieusement Le griffon, et la célèbre nouvelle je suis d’ailleurs devient L'étranger

Seconde remarque concernant la présentation des dessins, qui sera la même pour les trois tomes : graphisme exclusivement en noir et blanc, sans collage de photo ou tout autre manipulation graphique ; le texte traduit de l’original anglais est placé dans des phylactères et classiquement placé dans le cadre ou entre deux dessins “en liaison” de l’action. Aucune fantaisie particulière si ce n’est quelques pleines pages qui aèrent un peu la lourdeur de cette succession de dessins parfois trop serrés.

Le grimoire maudit

Ce premier volume de quatre-vingt dix pages contient La crypte (In the Vault, 1925), Le cérémonial (The Festival, 1923), Le griffon (The Hound, 1924 – Le molosse in Je suis d'ailleurs), Air froid (Cool air, 1928), L'étranger (The Outsider, 1926), Le tombeau des sorcières1) (Witches’Hollow, 1962, par August Derleth) et L'horreur venue des ténèbres (The Haunter of the Dark, 1935).

Le grimoire maudit interpelle le lecteur par un texte accrocheur dès le dos du volume : sous un dessin blanc sur fond noir, un visage hideux nous annonce : “Vous qui ouvrez ce livre, abandonnez tout espoir. Même la mort ne pourra vous délivrer de l’indicible terreur distillée par le Grimoire Maudit” ! Résumé un peu racoleur, dans le style “entrez dans le train fantôme” qui peut très bien être interprété comme une faute de goût par un public plus exigeant…

La crypte débute le livre, ce qui constitue un choix intéressant puisque cette nouvelle de HPL était très peu connue avant l’édition des oeuvres complètes chez Robert Laffont ; elle avait été insérée dans le Cahier de l’Herne (1969 et 1984) avec d’autres inédits. L’histoire de cet homme prisonnier d’un caveau et de son occupant est rendue angoissante par l’accumulation de décors morbides et étouffants.

Le cérémonial, également illustré par Breccia dans l’album Cthulhu, ce qui permet la comparaison des styles, présente des paysages qui annoncent progressivement le glissement vers des décors gothiques de la ville où se tient la réunion maudite. A noter une belle évocation de créatures ailées qui rappelle une scène de Démons et merveilles.

L’impression qui se dégage du Griffon est plutôt celle d’un travail bâclé, sans mystère véritable. Air froid, également illustré par Kleist, est un classique lovecraftien où un être qui meurt lentement dans son appartement dans une ambiance horrifique se termine par une scène finale malheureusement un peu gâchée par une surabondance de détails monstrueux.

L’étranger est tiré d'un texte culte de l'oeuvre de Lovecraft mais ici il convient d'introduire un bémol : la créature qui se regarde dans le miroir lors de la scène finale fait plus penser au film La momie qu’à un être venu d’ailleurs, dommage…

Le tombeau des sorcières est très classique et se termine par une scène de transformation et d’évasion du monstre par la cheminée avec quelques détails anatomiques assez horribles pour impressionner le lecteur.

Enfin, L’horreur venue des ténèbres est la seule nouvelle à avoir été illustrée à la fois par Breccia, Kleist et Lalia ce qui permet une véritable comparaison des styles et la manière de traduite l’ambiance d’un texte. Dans la version de Lalia, la représentation de l’église maudite est rendue de façon sinistre avec de belles scènes d’intérieur, mais la mort de Blake est nettement plus terrifiante chez Breccia que celle représentée par les deux autres illustrateurs.

Le manuscrit oublié

Ce deuxième volume de quatre-vingt trois pages contient L'indicible (The Unnamable, 1920), Les rats dans les murs (The Rats in the Walls, 1924), Le modèle de Pickman (Pickman’s Model, 1927), Lui (He, 1925), Dagon (Dagon, 1917), L'alchimiste (The Alchemist, 1908), Le marais de la lune (The Moon-Bog, 1921 - 1926 dans Weird Tales -).

Le manuscrit oublié débute par un texte peu connu, L’indicible, récit d’ambiance par excellence où dans la nouvelle de Lovecraft l’auteur suggère plus qu’il ne montre. Lalia extrapole et ajoute une dimension personnelle qui se termine par quelques belles planches. Des univers venus d’ailleurs interfèrent dans notre monde et les témoins de ces manifestations seront marqués à jamais : “C’était omniprésent, à la fois visqueux et amorphe… Mais ça avait des formes… Une multitude de formes indescriptibles… Ca avait des yeux… C’était le néant, l’aberration suprême… C’était l’Indicible.” Vraie réussite, cette première bande dessinée ouvre le deuxième tome de façon à introduire le lecteur dans l'univers fantastique particulier de Lovecraft.

Les rats dans les murs est l’un des textes cultes de Lovecraft : s’y attaquer en dessin est un risque que Lalia partage avec Reinhard Kleist. Si l’Argentin nous offre à nouveau de beaux décors d’architectures de châteaux et de caves mystérieuses, l’ambiance monstrueuse des souterrains peuplés de rats et de vestiges d’un passé ignoble est loin d’être rendue de façon convaincante !

Le modèle de Pickman est un échec et la grosse bête qui évoque une sorte de loup aux griffes reptiliennes a plus sa place dans une baraque foraine que dans l’illustration d’un texte aussi célèbre de Lovecraft. Lui a été écrit pendant la période où Lovecraft habitait à New-York ; dans le texte original, on perçoit nettement la haine de HPL pour les grandes villes cosmopolites et l’horreur doit provenir du décor tout autant que du scénario. Lalia ne parvient pas à recréer ce sentiment mais nous gratifie d’une scène finale assez gore qui ne manque pas d’intensité dramatique et sauve cette partie du livre.

Dagon est “le” classique lovecraftien par excellence : Lalia aborde avec le héros de l’histoire l’île perdue dans le Pacifique où il s’échoue au milieu d’un décor désolé de rochers et d’algues. La découverte de ruines antédiluviennes donne le spectacle d’un monolithe aux fresques mystérieuses fidèles à la description de Lovecraft. L’apparition d’un Dagon plus comique que terrifiant termine mal l'histoire ; là également, Horacio Lalia commet l’erreur de montrer de façon trop figurative un concept qui devrait rester dans le flou pour conserver toute sa force.

L’alchimiste tombe dans le grandiloquent d’un gothique que ne sauve pas l’effet du noir et blanc ; la scène finale montre un sorcier en décomposition grimaçant et haineux très proche de certains pulps bon marchés…

Le marais de la lune provient du texte peu connu LA TOURBIERE HANTEE parue en français dans JE SUIS D'AILLEURS et qui termine ce deuxième tome a le mérite de faire appel à une autre technique qui consiste à présenter en pointillés plusieurs scènes pour évoquer le côté onirique du récit. Le décor de la fin de la nouvelle ne manque pas d’imagination avec une belle scène de ruines sous la lune.

La couleur tombée du ciel

“C’est une couleur tombée du ciel. / Un message terrifiant de l’infini / Dont l’existence trouble nos sens / Et nous laisse paralysés d’effroi…”

Ce troisième volume semble avoir profité de l’expérience de Lalia et l’ambiance générale qui s’en dégage est supérieure aux deux premiers tomes. Les quatre-vingt neuf pages de l'album présentent La couleur tombée du ciel (The Colour out of Space, 1927), L’abomination de Dunwich (The Dunwich Horror, 1928), La cité sans nom (The Nameless City, 1920-1921), L’appel de Cthulhu (The Call of Cthulhu, 1928).

La célébrissime nouvelle de HPL qui donne son nom à ce troisième ce volume le débute par une belle évocation des forêts qui entourent Arkham, et nous plonge immédiatement dans cette ambiance inquiétante qui apparaît si bien dans le texte original de Lovecraft. Lalia a peaufiné son style et introduit le lecteur dans la ferme de Nahum Gardner où une mort hideuse ronge tel un cancer les plantes, les animaux puis toute la famille. Ne pouvant jouer sur les couleurs puisque tout le travail est en noir et blanc, le dessinateur dévie cette difficulté par l’emploi d’un blanc très clair pour souligner les scènes finales où la ferme est détruite et la nature brille de feux étranges. L’évasion de la couleur tombée du ciel vers un ciel parcouru d’éclairs est bien rendue par la dimension du dessin et la force qui émane des expressions des visages.

L’abomination de Dunwich, curieusement séparée en deux parties, répond moins à l’attente du lecteur en ce qui concerne l’ambiance générale de l’adaptation. Certaines scènes, notamment l’invocation à Yog-Sothoth dans un cercle de pierres, manquent de relief ; les personnages sont peu convaincants comme si Lalia n’avait pas “senti” cette nouvelle… La planche finale sauve un peu cette impression par une assez bonne représentation de Yog-Sothoth lors de la scène de la rencontre au sommet de la colline.

La cité sans nom est la seule nouvelle à avoir été illustrée trois fois, cette fois-ci par Lalia, Breccia et Druillet. Personnellement, je considère cette bande dessinée comme la meilleure des trois albums. “En approchant de la cité sans nom, je sus qu’elle était maudite !” Ce début de nouvelle qui hante tous les inconditionnels de Lovecraft trouve ici sa pleine justification. Nous suivons cet homme seul dans le désert, puis vient l’apparition de la cité, indistincte entre les dunes, comme un rêve nappé de brumes. Où s’arrête la frontière entre les rochers et les tours et murailles effondrées ? Nous avançons dans les couloirs souterrains puis nous rampons une simple torche à la main entre deux rangées d’un mausolée de monstres morts depuis quand ? La chute de l'histoire donne le vertige et on se sent emporté par un vent démoniaque. Horacio Lalia modifie quelque peu l'épilogue du récit par rapport au texte de Lovecraft, mais en finale il est très proche en terminant par :“…et je n'oublierai jamais le bruit de la lourde porte de cuivre, de son écho métallique et musical qui, venant de ce monde lointain, salua le soleil levant comme le faisait Memmon sur les rives du Nil”.

L’appel de Cthulhu termine le volume : cette bande dessinée est présentée en deux parties. Là également, Lalia reste fidèle à Lovecraft dans le déroulement de l’histoire et nous offre une fort belle vision de l’île aux maçonneries cyclopéennes. Mais pourquoi le dessinateur a-t-il eu l’idée saugrenue d'inscrire le mot “CTHULHU” sur l’immense monolithe ? L’immense pieuvre qui tient lieu de dieu marin ne convaincra que les moins exigeants des lecteurs…

Conclusion

Le projet d’illustrer une partie importante de l’oeuvre de Lovecraft en bandes dessinées est l’apanage d’Horacio Lalia. L’Argentin a-t-il réussi à relever le défi ? Disons-le directement, le résultat est très valable mais pas exempt de critiques ! Si le trait du dessinateur est régulier et l’emploi du noir et blanc bien orchestré avec des nuances de gris en juste proportion, on regrettera parfois l’absence de consistance lors de scènes dramatiques et d’ampleur à définir les univers fantastiques que Lovecraft suggère. Les décors sont honnêtement rendus, parfois vraiment inquiétants : les scènes de maisons abandonnées dans la lande, de caves de châteaux, d’immeubles en ruines ne manquent pas d’attrait pour le lecteur. L’apparition de créatures et divinités créées par HPL est le plus souvent laissé dans un certain flou qui laisse intact l’impression de terreur, mais parfois Lalia en fait trop et l’angoisse sombre dans le quelconque. L’ensemble des décors laisse une impression d’artificiel, de décors de théâtre où manque la touche d’angoisse sous-jacente qu’offre le génie d’un Breccia. Les personnages sont souvent grotesque et parfois dans le sens premier du terme : l’emploi de masques grimaçants pour figurer la peur ou l’horreur n’est pas forcément le bon choix. Des visages lisses et froids sont parfois bien plus inquiétants que des rictus de carnaval !

Horacio Lalia a signé entre 1997 et 2003 une oeuvre qui manquait dans la galaxie des illustrations de Lovecraft. Son grand mérite réside dans l’ampleur du travail effectué : comme au cinéma, la démarche de visualiser l’univers des textes de Lovecraft est un grand risque artistique. Au septième art, il n’a donné qu’une bonne dizaine de navets et deux ou trois films plus réussis. L’univers graphique de Lalia l’emporte sur les multiples scènes gore ou franchement ridicules que nous impose un cinéma curieusement limité malgré les prodiges possibles grâce aux effets spéciaux et aux images virtuelles.

Sur les dix-huit illustrations représentées, plusieurs parviennent à marquer le lecteur et l’ensemble mérite d’être lue avec attention, à l'exception de quelques titres plutôt ratés. Cette oeuvre est à ranger dans toute bonne bibliothèque d’amateur de Lovecraft même si certains aspects trop théâtraux laisseront le lecteur exigeant un peu déçu, mais reste malgré tout une expérience à vivre pour visualiser une angoisse qui n’a cependant d’égale que les textes originaux.

1)
D’après Francis Lacassin, cette nouvelle fait partie des textes écris par August Derleth d’après un canevas de Lovecraft, sans spécifier quelle est la part de HPL dans le récit.
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