H.P. Lovecraft

L'écrivain, son oeuvre, son influence

Outils pour utilisateurs

Outils du site


hplovecraft:lord_dunsany_edward_john_moreton_drax_plunkett_dit

Lord Dunsany (1878-1957)

Quand la route de Kadath passa d’abord par Pegana…

Par Delapore, juin 2008

Une biographie

Edward John Moreton Drax Plunkett, dit Lord Dunsany, est né le 24 juil et 1878 à Dunsany Castle dans le comté de Meath en Irlande. Son oncle, le politicien Sir Horace Plunkett proposa de transformer le pays en dominion en vue de la création d’un futur Etat libre d’Irlande. Pourtant, Edward passa son enfance en Angleterre dans le château ancestral de sa mère, le prieuré de Dunstal à Shoreham dans le Kent. Il étudia notamment à l’université d’Eton puis à l’Académie militaire royale de Sandhurst. L’un des ancêtres de la famille, saint Oliver Plunkett, fut archevêque d’Armagh et subit le martyre à cause de sa foi catholique.

En 1899, Edward Plunkett combat au sein des Coldstream Guards durant la guerre contre les Boers, et se lie d’amitié avec Rudyard Kipling. Au cours d'un transfert à Gibraltar, le jeune homme développe une véritable fascination pour le Moyen Age que l’on retrouvera dans plusieurs de ses récits ultérieurs. Après son retour dans le comté de Meath, Edward succède à son père en tant que dix-huitième baron Dunsany. En 1904, il épouse Lady Beatrice Villiers, la plus jeune fille du septième comte de Jersey dont il aura un enfant unique, Randal. Lord Dunsany participera ensuite à la Grande guerre en tant que capitaine des Royal Inniskilling Fusiliers et sera blessé le 25 avril 1916… Il survivra cependant aux pénibles conditions des tranchées trop peu profondément creusées. Mais ce que ni les balles des Boers, ni celles des Allemands n’étaient pas parvenues à faire, une attaque d’appendicite y arrivera funestement: Lord Dunsany meurt le 25 octobre 1957. Enterré à Shoreham pour y avoir consacré son temps au plus fort des bombardements nazis durant la bataille d’Angleterre, il aura presque écrit jusqu’à son dernier souffle, bien que son talent ait été longtemps ignoré par le plus grand nombre…

Durant sa vie, Lord Dunsany fut un grand voyageur, un chasseur acharné - du renard en Irlande au gros gibier en Afrique, un champion aux échecs et au tir au pistolet, un joueur classé de cricket et enfin un cavalier accompli. Mais il fut surtout politicien, journaliste et professeur d'anglais à Athènes jusqu’à l’invasion de la Grèce par les Allemands. Traducteur des Odes d'Horace et conférencier aux Etats-Unis, on lui décerna n outre le titre peu envié de “l'homme le plus mal habillé d’Irlande”! Cette vie bien remplie n’empêcha pas le baron d'écrire plus de soixante volumes de nouvelles, romans, pièces de théâtre, poèmes, textes autobiographiques et essais divers qu'il est impossible de répertorier ! Cette oeuvre, trop longtemps méconnue, eut une influence considérable sur l’école américaine de sword and sorcery, notamment chez des auteurs comme Lyon Sprague de Camp ou Lin Carter.

Retenons le roman dunsanien le plus célèbre, La fille du roi des elfes (1924) dans lequel au travers d’un amour impossible entre un homme et l’immortel e Lirazel, le baron esquisse une opposition marquée entre le monde du réel et celui de la magie, entre le prosaïsme de la religion chrétienne et l’esthétique enchanteresse d’un monde imaginaire. Retenons aussi le cycle de Mister Joseph Jorkens composé de cinq recueils de nouvelles dont les quatre premiers furent publiés entre 1931 et 1954: un hâbleur britannique y conte des récits excentriques dignes du baron de Münchhausen tels que le contrat conclu entre un joueur de cricket et un dieu païen, ou comment un aviateur découvre sur Mars des habitants humains servant de nourriture à l’espère dominante…

Oeuvres dominantes

La partie la plus intéressante de l'œuvre de Dunsany est composée de huit recueils rédigés entre 1905 et 1919. Bien qu’ils ne rencontrèrent pas immédiatement le succès qu’ils auraient été en droit d’attendre, ces ouvrages ont fait de leur auteur l’un des inspirateurs majeurs de l’heroïc-fantasy. Cependant, même en se restreignant à l'étude de ces huit volumes, il apparaît difficile et parfois arbitraire de déterminer les récits les plus emblématiques et les plus réussis du baron irlandais. Ainsi les trois derniers recueils ( Fifty-One Tales (1915), The Last Book of Wonder (1916) et Tales of the Three Hemispheres (1919)) ont été intentionnellement écartés des analyses qui suivent au profit des cinq premiers : en effet, bien que se situant dans la même tradition que l’excellent The Book of Wonder, ces ouvrages semblent suggérer que la veine créatrice de Dunsany s'était quelque peu atténuée après 1912. Précisons d'autre part que dans l'édition française de Terre de Brume, ces fictions sont accompagnées par les illustrations d’origine du dessinateur Sidney Sime dont Dunsany a reconnu lui-même qu’il s’en inspirait pour le thème de certaines de ses histoires !

Les dieux de Pegana

The Gods of Pegana (1905), premier opus de la mythologie dunsanienne, comporte pas moins de trente textes souvent très brefs, certains empruntant plus aux poèmes en prose qu’à des nouvelles proprement dites. Dans un style délibérément sobre et faussement naïf à la fois, l’auteur semble s’inspirer de la tradition orientale sur le mode des Védas de l’hindouisme grâce à une onomastique lui permettant de créer des noms exotiques et étranges de dieux et de prophètes. De fait, il s’agit proprement d’un livre religieux, décrivant moins des actions qu’exposant des vérités établies, la révélation progressive d’un monde mythologique élaboré de toutes pièces par le seul Dunsany.

Les premiers textes constituent une véritable cosmogonie : l’existence du dieu Mana-Hood-Sushai qui crée ensuite les autres dieux, lesquels à leur tour forgent le monde à l’insu de ce dernier, dont Kib qui crée les organismes vivants. Les textes suivants énumèrent d’autres dieux : Slid - que Sime illustre dans la position du lotus, dans la pure tradition bouddhiste ; Mung, le seigneur de toutes les morts ; Sish, le destructeur des heures - le temps sous forme allégorique accompagné de son fidèle chien ; Orozhand, le dieu du destin ; Roon, le dieu du départ. Dans leurs sillons se profilent des dieux domestiques mineurs comme Eimès ou Segastrion, dont les ambitions seront réprimées par leurs supérieurs grâce à Umbool, la “Bête du Mung”.

Ensuite Dunsany passe aux prophètes - Yonath ou Alhireth-Hotep, que son ironie cruelle condamne presque tous invariablement à la mort – puis aux hommes, dont l’insignifiance est soulignée à l’occasion de la destruction de Yun-Ilara ou de celle des habitants de la vallée de Sidith. Quelques textes réservent néanmoins une place privilégiée à Imbaum, “grand prophète de tous les dieux sauf un” : Mana, en effet, n’a pas besoin de prières car il dort et ignore même jusqu’à l’existence du monde qui le cerne. Pourtant, cette divinité originelle reste omniprésente tout au long du livre car il lui suffira simplement de se réveiller, même au terme de cinq cents millions d’années, pour que le monde disparaisse à jamais. L’ouvrage s’achève d’ailleurs par l’annonce de l’apocalypse, lorsqu'adviendra la Fin à laquelle survivront les autres dieux en s’embarquant dans des galions d’or sur le Fleuve du Silence.

L’auteur insiste en permanence sur le terrible poids du destin, sur le caractère mortel et inéluctable de toutes choses, dans une sorte de résignation toute orientale. Non pas de manière horrifiante sur le mode de Lovecraft ou d’autres, mais sur un ton d’une neutralité implacable qui dissimule une étrange forme d’ironie cynique. Ainsi, une créature appelée Troggol n’existe qu’à seule fin de tourner constamment les pages d’un livre jusqu’à ce qu’apparaissent les mots : “La Fin pour toujours”.

Le temps et les dieux

Dans Time and the Gods (1906), un recueil plus long composé de dix neufs nouvelles, Dunsany prolonge son ouvrage précédent en approfondissant sa mythologie. Mana en est absent et le contexte se précise, l’auteur se préoccupant maintenant des seules relations entre les hommes et les autres dieux. Une place y est certes accordée à la puissance prédominante du Temps, exprimée sous une forme allégorique lorsque ce dernier détruit la somptueuse ville de Sardathrion ou que les hommes tentent en vain de lutter contre lui dans La contrée du Temps. Mais l’ironie à la fois malicieuse et un peu désabusée de Dunsany s’attarde plus à nous démontrer le caractère insignifiant des hommes ou des dieux, et l’impossibilité réelle pour eux de communiquer ensemble en dépit de tous les prophètes ou religions possibles.

Ainsi, les dieux même pourraient mourir si les hommes décidaient un jour de ne plus leur adresser de prières (Une légende de l’aube). Ou alors si un dieu se montre trop dur et indifférent face à leurs misères, les hommes seraient bien capables de s’en choisir un autre pour sa générosité alors que celui-ci n’était jusque-là qu’un humble berger boiteux et méprisé dans sa ville d’origine (L’apitoiement de Sarnidac). Mais les hommes eux-mêmes ne valent pas beaucoup mieux: ils peuvent être tentés de se créer de faux dieux mais, à la construction de la centième fausse idole, les vrais dieux les châtieront- ce qui n’empêchera d’ailleurs pas ces hommes de réitérer leurs erreurs (Mlideen). Lorsque le prophète Hothrun Dath s’enfuit horrifié en découvrant que la divinité que son peuple adorait n’a jamais été rien d’autre qu’une création de ce dernier, les gens de Yarnith décident de continuer à vénérer cette il usion dans l’espoir que les vrais dieux les entendront ( Les hommes de Yarnith).

Quant à savoir qui sont les véritables divinités, il vaut mieux ne même pas y songer. Un pèlerin peut bien parcourir une route parsemée de trois-mille temples où chaque prêtre lui assurera qu’il a enfin réalisé sa quête, il risque bien, au Bout du Chemin, de découvrir un gouffre monstrueux au fond duquel pleurniche un dieu insignifiant qui répète constamment “Je ne sais rien!” - et c’est peut être le seul vrai dieu. Si le prophète Shaun refuse de croire aux dieux d’Antan et découvre à chaque étape de sa quête que des dieux apparemment bien plus puissants existent au-delà de ceux qu’il croise, il se retrouvera finalement… face aux quatres dieux d’Antan dont il niait l’existence ! Shaun n’a donc fait que tourner en boucle ; mais comme toute boucle, celle-ci n’a peut être pas de fin et les vrais dieux pourraient bien figurer parmi ceux que le prophète a rencontré entre-temps ( Le chagrin de la recherche).

Une autre mésaventure survient au prophète Ord qui ne peut que constater que les dieux sont en soi asservis eux-mêmes à des puissances qui les dépassent, Hasard et Destinée, des entités allégoriques qui seules gouvernent le destin du monde et des autres dieux (Le vent du sud)… Ce thème est repris et particulièrement développé dans l’ultime nouvelle, probablement la plus ambitieuse du recueil: Le voyage du roi. Un souverain a beau interroger nombre de prophètes quant à la nature de son destin, leurs opinions respectives sont si controversées qu’elles se détruisent mutuellement. C’est un prophète inconnu, et qui dissimulait jusque-là son visage, qui lui apportera la réponse alors que le banquet est fini et que le roi vient de se retirer seul dans sa chambre : car cet individu est la Fin, chargée de déterminer son fameux “voyage” qui n’est autre que la mort…

L’épée de Swelleran

Bien que restant pour l’essentiel sur le mode de l’heroïc-fantasy, The Sword of Wel eran (1908) change de style, les douze nouvelles présentes se bornant à des histoires humaines sans dieux ni prophètes. Mais on peut tout aussi bien le considérer comme la prolongation des deux précédents dans la mesure où Dunsany s’émancipe du mysticisme originel pour enrichir son univers imaginaire à un niveau plus proche du notre, n’hésitant pas parfois à transgresser les frontières entre son monde onirique et celui du réel.

Certaines histoires sont situées en des lieux géographiques qui nous sont familiers. Dans le crépuscule détaille les états d’âmes et les souvenirs d’enfance de l'Irlande natale du baron Dunsany qui assaillent un homme en proie à la noyade. Les fantômes se rapproche plus du genre fantastique lorsque, suite à la dispute entre deux frères, l’un d’entre eux se trouve incité par des spectres à assassiner son contradicteur sceptique à l’égard du surnaturel. Les cousines du peuple elfin constitue un étrange mélange de genre qui n’est pas sans rappeler le roman La fille du roi des elfes: une elfe aspire à rejoindre le monde des humains et devient même une cantatrice admirée. Mais elle finit par regretter la beauté de ses marécages d’origine et accepte de redevenir une petite chose sauvage et brune.

Le monde onirique de Dunsany retrouve à nouveau sa place entière dans un certain nombre d’autres récits : Le tourbillon ou La tornade nous ramènent aux récits allégoriques, l’auteur en profitant pour y affirmer sa haine de la société industrielle et de sa laideur. Quant à La chute de Babbulkund, le narrateur et ses amis entreprennent d’explorer la prestigieuse ville auquel le titre se réfère, mais – peut-être en perdant leur temps pour avoir croisé sur leur route trop de voyageurs leur vantant la splendeur de cette dernière – ils n’atteignent leur but que pour découvrir que la cité de rêve n’est plus que ruines…

Les deux récits phares de l’ouvrage sont très probablement L’épée de Welleran ainsi que La forteresse invincible, sauf par Sacnoth. Dans le premier, le jeune Rold parvient à sauver la cité de Merimna des attaques des tribus des montagnes grâce à l’épée d’un antique héros, ancien protecteur de la ville. Mais l’exploit de Rold est teinté de regret lorsqu’il déplore ensuite sur le champ de bataille les souffrances et les drames qu’engendrent les guerres. Dans le deuxième récit, Leothric accepte de sauver son village d’Allathurion des sortilèges d'un magicien… Et ni la forteresse de ce dernier, ni ses féroces gardiens, ne pourront l’en empêcher, grâce à l’épée Sacnoth que Leothric a arraché au dragon Tharagavverug. Toutefois, l’introduction de ces deux histoires plus proches de la sword and sorcery - dont elles vont favoriser la naissance - sur un mode épique situé entre l’Illiade et certains héros de Robert Howard, ne permet pas à ce recueil d’atteindre à la qualité de ses deux prédécesseurs.

Le conte d’un rêveur

Des dix sept nouvelles présentes dans A Dreamer’s Tale (1910), la production reste inégale, nonobstant les talents indiscutés de Dunsany en matière de poésie. L’auteur y poursuit son entreprise de mêler le rêve et la réalité, mais nous ne retiendrons que cinq histoires particulièrement marquantes.

Dans Jours oisifs sur le Yann, un Irlandais, probablement Dunsany lui-même mais également le prototype du futur Randolph Carter, est un rêveur habitué à faire régulièrement irruption dans la contrée des rêves. Il y explore la cité aux murs rouges de Pungar Vees ou celle de Golgoth la damnée, hantée par des loups et des fantômes. L’histoire commence lorsque l'homme s’embarque sur un navire appelé l’Oiseau de la Rivière, et croise et visite les contrées et cités merveilleuses qui longent le fleuve Yann. Parmi elles, les collines de Glorm, la ville de Mandoon – où les dieux mourront quand ses habitants se réveilleront - et surtout la fabuleuse cité de Perdondaris qui provoque néanmoins la fuite du héros lorsqu’il réalise que celle-ci comporte une gigantesque porte d’ivoire faite d’une seule pièce ! L’émerveillement, le singulier et l’inquiétant se côtoient dans cette histoire parmi les plus poétiques de Dunsany. Dans Là ou les marées vont et viennent, un homme à Londres rêve qu’il est condamné, au nom d’un ancien rite pratiqué par ses propres amis, à être tué et enterré dans une fosse au bord de la Tamise, sans que son âme puisse néanmoins obtenir le repos éternel. A de multiples reprises, il est soumis au caprice du flux et du reflux de la marée qui lui fait croire que la mer a accepté de lui fournir une sépulture plus décente, avant que son cadavre ne soit à nouveau systématiquement rejeté sur la rive. Ni les rats, ni les orages, ni la pitié du commun des mortels qui tentent de l’inhumer dans un cimetière ne peuvent mettre fin à ses souffrances car les membres de la secte s’évertuent de la même manière à le replacer dans sa fosse fangeuse. Finalement, Londres finit par mourir avec ses habitants, et une nuée d’oiseaux lui aménagent enfin un accès au paradis tandis que l’homme s’extirpe de son cauchemar grâce au pépiement de moineaux. Certainement l’une des histoires les plus impressionnantes et des plus singulières du dix-huitième baron de Dunsany Castle…

Bethmoora et Dans Zaccarath reposent sur un thème identique : une malédiction planant sur une ville merveil euse, soit du fait de la convoitise des dieux, de la rapacité du désert ou d’autres hommes, soit en raison de l’iniquité et de la corruption du souverain en place. Dans le premier cas, les habitants fuient leur cité de peur, du seul fait d’un mystérieux message apporté par trois inconnus qui citent un nom semblant particulièrement terrifiant : Utnar Véhi. Dans le deuxième cas, le roi et sa cour continuent indifféremment à festoyer et à s’amuser nonobstant de funestes augures. Mais le narrateur nous apprend au final que Zaccarath ne subsiste actuellement plus que sous la forme de pierres d’une taille insignifiante, dont pas plus de quatre ont pu être retrouvées jusqu’à ce jour…

Le Haschischin est un récit faisant suite à celui de Bethmoora : lors d’un dîner mondain, un inconnu accoste le narrateur - probablement Dunsany lui-même - et lui déclare qu’il est un rêveur comme lui grâce à l’absorption de haschisch. Il lui apprend que le responsable de l’abandon de Bethmoora est le terrible empereur Thuba Mleen. Le héros, sous sa forme incorporelle, assiste au supplice d’un matelot atrocement torturé pour le plus grand plaisir sadique de Thuba Mleen. Mais sa présence est décelée et deux gardes absorbent à leur tour la même drogue pour devenir des esprits susceptibles de pouvoir s’emparer de sa personne. L’inconnu est alors conduit jusqu’aux collines d’ivoire appelées les Monts de la Folie. Mais il n’en dira pas plus, en raison de l’apparition inopinée de deux sergents de ville qui le contraignent à disparaître de manière déconcertante.

Le livre des merveilles

The Book of Wonder (1912) est probablement le meilleur des recueils parmi les huit recensés durant cette période 1905-1919 avec Les dieux de Pegana, mais pour d’autres raisons. La majeure partie des quatorze récits y figurant, et qui confondent plus que jamais le monde onirique et celui de la réalité, suggère souvent d’horribles menaces dont la forme est toutefois atténuée par le voile de l’allégorie ou du non-dit. Ce dernier est particulièrement déconcertant dans la mesure où ce non-dit est motivé par le fait que ces entités seraient sensées nous être trop familières pour qu’il soit besoin de s’attarder sur leurs descriptions. L’aspect énigmatique que Lord Dunsany confère ainsi à ses histoires, quitte à encourir le risque de frustrer ses lecteurs, n’est qu’une nouvelle variante de son ironie.

Certaines de ces histoires ne sont pas dénuées d’un humour parfois plus prononcé. Ainsi, les deux idoles divines Chu-Bu et Sheemish tentent obstinément de s’imposer l’une à l’autre avec pour seul résultat de provoquer leur propre destruction mutuelle. Pombo l’idolâtre parvient à trouver un insignifiant dieu appelé Duth qui s’avère être le seul prêt à lui accorder ses faveurs, mais c’est pour mieux glisser sur l'ultime escalier et sombrer dans un gouffre sans fond à l’heure où il semblait être parvenu à ses fins. On retrouve aussi un humour plus affirmé sous la forme intentionnellement pédante de certains titres ( Comment Nuth aurait, paraît-il, exercé son art sur les Gnoles). Et lorsque Miss Cubbidge est enlevée par le Dragon des Légendes, el e reçoit depuis son nouveau royaume enchanté une missive d’une amie lui écrivant de manière typiquement britannique : “Il n’est pas convenable que vous demeuriez là bas toute seule !”

Réservons une place à part à la nouvelle Le couronnement de M. Thomas Sharp, plus ambitieux que La fenêtre merveilleuse, bien que la démarche y soit sensiblement identique. Un vendeur londonien remédie à la monotonie de sa vie en vagabondant au sein du pays des rêves pour y construire une cité nommé Larkar, avant d’être couronné roi de toutes les terres des merveilles. Mais son apogée onirique coïncide avec son internement psychiatrique, un rare exemple où Dunsany délimite une frontière précise et tragique entre rêve et réalité.

D’autres récits semblent s’attacher à de dangereuses quêtes, non plus menées par des prophètes inquiets, mais par de triviaux voleurs. C’est le cas de Slorg et Slith qui convoitent le coffre d’or renfermant des poèmes d’une inestimable valeur, et qui échappent à de multiples dangers au cours de leur voyage avant d’être sur le point de mener leur entreprise à terme ( Aventure probable de trois hommes de lettres). Mais c’est sans compter sur le gardien du coffre. Et le seul fait que la lumière vient de s’allumer dans sa chambre secrète suffit à persuader Slith de se jeter délibérément par-dessus le rebord du Monde. Quant au sort réservé à Slorg, ne comptez pas sur Dunsany pour nous en dire plus !

Le joaillier Thangobrind n’a pas plus de chance lorsqu’il lui prend la téméraire idée de vouloir dérober l’émeraude de l’idole-araignée Hlo-hlo dans son temple de Moug-ga-ling… Il est condamné à une lutte sans espoir avec l’inquiétante entité. Même destinée funeste réservé à Tonker, qui travail e pour le compte d’un autre joaillier relevant curieusement, lui, du monde du réel, quand il tente de cambrioler la famil e de Lord Castlenorman et qu’il est malheureusement rattrapé par les Gnoles. Et Dunsany de conclure : “Où ils l’emportèrent, mieux vaut ne pas le demander ; et ce qu’ils firent de lui, je ne le dirai pas.” Et Aldéric s’en mordra les doigts d’avoir voulu déposséder de leur trésor les Gibbelins - des gobelins ? - qui finiront par le pendre “sans dire un mot, ni même sourire”

Achevons enfin par ce très curieux récit, La maison du Sphinx. Nul ne saura en définitive qui est ce fameux Sphinx, quel horrible châtiment lui est réservé, et la raison de ce même châtiment. En tout les cas, le héros qui croyait avoir trouvé refuge dans sa demeure pour échapper à l’horreur de la forêt environnante préfèrera y retourner plutôt que d’assister à la venue annoncée du grand inquisiteur de la forêt qui terrifie le Sphinx lui-même… Dunsany n’est pas prêt à nous fournir les clés nécessaires à la compréhension de toutes ces énigmes. Mais cette atmosphère oppressante de terreur exprimée par cette attente, et la lente approche d’un destin inéluctable fait de cette histoire l’une des plus singulières et les plus inquiétantes de l’auteur irlandais.

Le culte d'Howard Phillips Lovecraft pour Lord Dunsany

En 1919, l’écrivain de Providence se rendit à Boston avec d’autres journalistes amateurs pour assister à un discours de Dunsany. Ce dernier, à dix pas de Lovecraft, y exposa ses idées ainsi que ses méthodes puis s’installa a à une table pour y lire sa pièce de théâtre Les ennemis de la reine suivi de quelques autres fictions.

Lovecraft n’osa pas lui demander un autographe car il se refusait à flatter ceux qu’il admirait. HPL ne tarira jamais d’éloges pour le poète irlandais, notamment dans son essai Epouvante et surnaturel en littérature (1927) : “Créateur d’une nouvelle mythologie et artisan d’un folklore surprenant, Lord Dunsany apparaît consacré à un monde étrange d’une fantastique beauté, se vouant à une lutte sans merci contre la grossièreté et la laideur d’une réalité quotidienne. Son goût de donner des noms extraordinaires aux lieux et personnages, dont les origines sont classiques, orientales ou autre encore, est une merveille d’invention débridée et de choix poétiques. Dunsany adore suggérer sournoisement des monstruosités ou des destinées incroyables, comme l’on en trouve dans les contes de fées.”

Parmi les œuvres citées à cette occasion, Lovecraft insiste sur les pièces de théâtre: Les dieux de la montagne (1911), Une nuit à l’auberge (1916) et surtout Les ennemis de la reine. Cette dernière est basée sur la légende de Nitocris telle que rapportée par le géographe Hérodote, et impressionnera suffisamment Lovecraft pour qu’il cite la sinistre souveraine égyptienne dans sa nouvelle Prisonniers des pharaons (1924) en tant qu'épouse vampirique du terrible pharaon Khephren : “N’était-ce pas celle où l’on avait enterrée vivante la reine Nitocris, de la VIe dynastie ! La subtile reine Nitocris, qui avait invité un jour tous ses ennemis à un grand festin dans un temple situé en contrebas du Nil, et qui les avait noyé en faisant ouvrir les vannes”.

L’influence de Dunsany sur le Maître de Providence

La vénération que H.P. Lovecraft portait à Lord Dunsany l’incitera à rédiger dans les premières années de sa propre carrière littéraire, sous forme d’imitations à peine voilées, la partie la plus mésestimée de son œuvre en prose : Polaris (1918), Le bateau blanc (1919) qui est une référence évidente à Jours oisifs sur le Yann, La malédiction de Sarnath (1919) que Brian Lumley pastichera dans son récit La cité sœur en 1969, Celephais (1920), Les chats d’Ulthar (1920), La quête d’Iranon (1921), La cité sans nom (1921) - selon Jacques Finné, à tort selon nous… - et, enfin, la novella La quête onirique de Kadath l'inconnue, rédigée en 1927 mais seulement publié en 1943 dans le recueil Beyond the Wal of Sleep. Dans cette dernière histoire, Lovecraft cherche en un sens à synthétiser tous les apports dunsaniens pour les porter à leur paroxysme, mais peut-être afin de mieux pouvoir les enterrer alors qu’il jetait progressivement les bases de son « Mythe de Cthulhu »…

L'écrivain irlandais a peut-être également contribué au développement de ce Mythe, bien que les cycles imaginaires de Clark Ashton Smith lui doivent également beaucoup. L'idée de créer de toute pièce une mythologie de nouveaux dieux, une mythologie indépendante de toutes les religions précédentes, n'est peut être pas étrangère à celle de Dunsany quant il écrivit Les dieux de Pegana. De surcroît, il est possible que ce dernier ait conforté Lovecraft concernant un certain nombre de thèmes : un pessimisme voire un nihilisme fondamental, l’insignifiance voire l’absurdité du monde réel et de la vie, l’attrait pour le passé et la haine de notre univers dit “moderne”, le terrible poids d’une destinée fatale, l’attrait du rêve aux dépens de la réalité… En revanche, l'ironie typiquement dunsanienne n’a que peu touché l’écrivain de Providence même si on peut très occasionnellement la retrouver dans Les chats d’Ulthar ou le final de La quête onirique de Kadath l'inconnue où Randolph Carter se perd dans les contrées du rêve pour mieux découvrir la vanité de sa quête.

Au niveau des similitudes, on pourra également évoquer un goût prononcé chez les deux auteurs pour un style rétrograde ainsi que le recours fréquent à l’onomastique sous la forme de noms exotiques. Certains noms inventés par Dunsany peuvent en outre avoir trouvé une résonance particulière dans l’imagination de Lovecraft : Alhireth-Hotep rappelle Nyarlatothep, Sheol Nugganoth peut faire penser à Shub-Niggurath, et la contrée de Lomar dans Polaris de HPL présente de curieuses similitudes avec Le pillage de Loma de Dunsany.

Certains poèmes en vers émanant de Lovecraft peuvent également refléter l’admiration de ce dernier pour son mentor : ainsi, Halloween dans une banlieue, paru dans Weird Tales en novembre 1942, s’achève par ces vers : “Car l’Ancien et le Nouveau pareil ement dans le parc / De l’horreur et de la mort sont enfermés / Pour être déchiquetés par les chiens du Temps”. Serait-ce une allusion au chien de Sish qui œuvre dans Les dieux de Pegana pour le compte du “destructeur des heures”, lui-même une allégorie du temps? Mais dans l’ensemble, la veine poétique de Dunsany est certainement plus forte et de meilleure qualité que celle de Lovecraft, ce que ce dernier n’a sans doute jamais nié. De plus, hors les pastiches dunsaniens, de nettes divergences apparaissent au sein de leurs œuvres respectives: ainsi, la science est totalement absente chez Dunsany. De même, si l’Irlandais rend certaines de ses créatures inquiétantes en employant le procédé du non-dit, il y est plus poussé par l’ironie, là où le silence de Lovecraft se réfère au caractère indicible d’horreurs propres à Arthur Machen, quand il n’est pas le plus souvent beaucoup plus explicite concernant la description de ses monstruosités.

Néanmoins, l’apport certainement le plus déterminant de Dunsany sera de nous rappeler les aspirations de Lovecraft à côtoyer en imagination des contrées utopiques et merveilleuses correspondant à ses choix esthétiques, et dont les rêves n’étaient pas nécessairement et uniquement hantés par l’épouvante. Et, suivant les pas du créateur de Pegana, il est naturel que l’écrivain de Providence finira lui aussi par se lancer un jour dans une quête, celle de Kadath…

/home2/tiubuk/public_html/data/pages/hplovecraft/lord_dunsany_edward_john_moreton_drax_plunkett_dit.txt · Dernière modification: 2017/07/30 15:07 (modification externe)