H.P. Lovecraft

L'écrivain, son oeuvre, son influence

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H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie

1991, par Michel Houellebecq, éd. du Rocher, rééd. 1999, rééd. J’ai Lu 2003 et 2005.


kadath25 2015/04/02 23:19

De tout les biographes de Lovecraft, Michel Houellebecq est sans doute le plus controversé, mais celui qui a le mieux compris le désespoir profond de l'auteur par rapport au monde qui l'entoure et le sens de cette démarche entreprise dans le monde de la “fantasy”.

Bien avant de connaître le succès littéraire qui est le sien, l'écrivain Michel Houellebecq avait produit cet essai sur le Maître de Providence. Aussi court que complet, ce livre fait le tour de Lovecraft et de son oeuvre, de manière souvent provocante. Car Houellebecq ne se contente pas de constater, il commente avec une verve parfois rude, usant d'une prose pas toujours très fluide composée de grandes envolées lyriques ou de longues phrases brutales. Mais cela sied finalement bien à la personnalité de Lovecraft qui fut toute sa vie en marge de cette société contre laquelle il se rebellait silencieusement. Houellebecq décrit le processus de création lovecraftien qui découle de cette rébellion, alternant l'étude purement technique des écrits de HPL aux morceaux choisis de sa vie. Il admire l'oeuvre de Lovecraft avec fascination malgré tous les défauts qu'on peut reprocher au solitaire de Providence. Ce petit livre est donc à découvrir pour comprendre la création de l'oeuvre du Maître - à condition d'accrocher au style particulier de Houellebecq.

Etre Lovecraft

« La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d’en apprendre davantage. L’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée… » Difficile de commencer une biographie sur un écrivain de façon plus abrupte, plus déconcertante que cet ouvrage de Michel Houellebecq « H.P.Lovecraft, Contre le monde, contre la vie » ! En général, les biographes s’étendent longuement sur l’enfance, la famille, les origines et la formation intellectuelle, puis l’évolution d’un artiste vers le sommet de son art. Ici, le lecteur est directement plongé dans le cœur de la philosophie de l’œuvre lovecraftienne, ou est-ce celle de Houellebecq… Il est évident que dans ce court essai (moins de 130 pages dans un petit format) l’auteur des « Particules élémentaires » parle de Lovecraft mais en maniant des images qu’il aurait pu placer dans sa propre confession : le mal de vivre, le refus du modernisme, la critique de la société du consumérisme, la toute-puissance de la réussite économique. Il n’y a que sur le chapitre du racisme que Houellebecq reste prudemment rivé au rôle de spectateur, bien que le ton choisi est loin d’être critique, position qui a valu à cet essai les foudres des gardiens de l’idéologie dominante . Les titres de chapitre choisis sont déjà révélateurs de la démarche du biographe : « Prononcez sans faiblir le grand Non à la vie » ; « Attaquer le récit comme un radieux suicide », « Comment nous pouvons apprendre d’Howard Phillips Lovecraft à constituer notre esprit en vivant sacrifice » ; « Haine raciale » ; « Holocauste »… Dépassant largement l’aspect fantastique de l’œuvre, il souligne la « rupture » de Lovecraft avec son époque, et plus loin dans son analyse, la « fuite » du créateur de Cthulhu devant la réalité de la société américain des années 20/30, préfiguration de notre monde actuel. Car Houellebecq mieux que bien d’autres à compris que l’essence de la démarche de Lovecraft est essentiellement une opposition à une situation (la nature profonde de l’Homme) et une évolution (la société démocratique et libérale). Lovecraft ne pouvait fuir ce monde par le biais de la religion, puisque profondément anti-chrétien. Il n’était pas non plus adepte de sectes ou d’ersatz philosophiques qui oscillent entre le « new âge » et un ésotérisme facile. Refusant de tomber sous le joug d’un gourou ou d’être gourou lui-même, HPL préfère la solitude (ou en tout cas l’isolement, car il correspond beaucoup avec une pléthore de jeunes auteurs) pour créer ses propres dieux, son propre univers. Point besoin de Moïse, ni de Bible lorsqu’on a Nyarlathotep ou le Necronomicon ! « L’âge adulte, c’est l’enfer » ! « Face à une position aussi tranchée, les « moralistes » de notre temps émettront des grognements vaguement désapprobateurs en attendant le moment de glisser leurs sous-entendus obscènes ». Lovecraft a perdu l’enfance, non seulement celle de l’âge mais celle du cœur, de l’émerveillement dans le fait de découvrir le monde. Un jour il s’est réveillé et a constaté que la société qui l’entoure n’est pas l’écrin doux et rassurant de sa jeunesse. La société américaine est une jungle où la réussite matérielle est le maître mot. Le monde le dégoûte et cela se voit dans sa correspondance où il passe de l’ironie au désintéressement total. Houellebecq poursuit : « Peu d’êtres auront été à ce point imprégnés, transpercés jusqu’aux os par le néant absolu de toute aspiration humaine. L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos…Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires. Seul l’égoïsme existe, Froid, inentamé et rayonnant ». Où s’arrête le pessimisme de Lovecraft et où commence celui du biographe dont la jeunesse n’a été aussi paisible que celle d’HPL. Houellebecq a trouvé une consolation à ses propres hantises via le Mythe de Cthulhu, faut-il admettre alors que Lovecraft était aussi « atteint » que lui ? A le lecture de la correspondance – référence à laquelle on revient de façon incontournable lorsqu’on étudie HPL – il apparaît que Lovecraft était plutôt un « pessimiste philosophique » car sa jeunesse et en définitive son existence fut celle d’un homme paisible, bien éloigné des rigueurs de la vie en société, exception faite de son (court) séjour à New-York. Houellebecq passe d’ailleurs en aveu un peu plus loin : » « On s’aperçoit bien pourquoi la lecture de Lovecraft constitue un paradoxal réconfort pour les âmes lasses de la vie. On peut en fait la conseiller à tous ceux qui, pour une raison ou une autre, en viennent à éprouver une véritable aversion pour la vie… » Houellebecq semble éprouver plus qu’une « aversion » pour la vie et ses livres témoignent de cette révolte, mais de façon bien moins poétique que HPL…

Contre tous les réalismes.

Lovecraft était-il un « rêveur-né » ou l’univers onirique fut-il une échappatoire au monde dans lequel il fut obligé de vivre. La frontière est difficile à situer, et Houellebecq de pointer l’aversion au réalisme de HPL. Les détails de la vie de ces héros, les réalités du monde, les sentiments, tout ce qui fait la trame de la majorité des scénarios pour les romanciers, le créateur de Cthulhu s’en moque. Le rejet de toute forme de réalisme constitue une condition préalable à l’entrée dans son univers. « En effet, on ne trouve pas dans tout son œuvre la moindre allusion à deux réalités dont on s’accorde généralement à reconnaître l’importance : le sexe et l’argent. Vraiment pas la moindre. Il écrit exactement comme si ces choses n’existaient pas ! Et ceci à un tel point que lorsqu’un personnage féminin intervient dans un récit (ce qui se produit en tout et pour tout…deux fois !) on éprouve une étrange sensation de bizarrerie ». Contrairement aux écrivains « normaux », HPL n’a cure d’être exhaustif lorsqu’il tisse la trame d’une histoire dans laquelle doivent forcément exister quelques êtres humains, avec une vie, des caractères propres, une existence. Pour évoquer la vie, encore faut-il être vivant soi-même et s’être compromis avec la vie. Lovecraft n’a pas ce problème. On peut lui objecter que ces « détails » jouent un rôle important dans l’existence, et que ce sont même eux qui permettent la survie de l’espèce : mais la survie de l’espèce, Lovecraft n’en a rien à faire ! Randolpf Carter chevauche le monde des rêves avec des shantaks, visite Kadath et Leng et fréquentes d’autres « maigres bêtes de la nuit »…mais bien peu d’humains. La lecture des trois nouvelles qui composent « Démons et Merveilles » est d’ailleurs édifiante à ce titre, les rares êtres humains présent dans ce faux roman jouent un rôle soit secondaire, soit franchement ridicule ! A force de pratiquer cette attitude de fuite devant les réalités, le risque est de décrocher au point de ne plus pouvoir réunir les conditions matérielles pour écrire et transmettre son message. « Lovecraft constitue un exemple pour tous ceux qui souhaitent apprendre à rater leur vie et, éventuellement, à réussir leur œuvre …. L’argent : HPL offre à cet égard le cas déconcertant de l’individu à la fois pauvre et désintéressé ». Lovecraft a vécu toute sa vie dans une quasi-misère, vivotant d’un petit héritage et de ses (maigres) revenus d’écrivain et surtout de « reviseur ». A sa mort, il est pratiquement sans revenu et on peut se demander si la maladie n’avait pas mis fin à cette errance, comment HPL aurait survécu !

« Un tel personnage n’a plus aucune place dans nos sociétés » !

De QUI parle Michel Houellebecq, de lui ou de Lovecraft ?..Et d’ajouter : « A une époque de mercantilisme forcené, il est réconfortant de voir quelqu’un qui refuse aussi obstinément de « se vendre » !

Dans sa correspondance Lovecraft parle de ses tentatives pour gagner sa vie grâce à sa plume et il essaie VRAIMENT de « faire de l’argent » sans pour cela « se vendre » dans le sens péjoratif du terme. Mais il n’y arrive pas ou très mal, car il n’a aucune prédisposition pour cela et ne sait comment faire. Lovecraft ne parvient pas à marchander, à saisir l’occasion qui passe…

Contre le monde, contre la vie.

Le héros n’existe absolument pas dans les contes de Lovecraft, exemple rarissime dans la littérature d’un manque ABSOLU de considération pour l’Homme. Comme les histoires écrites par lui doivent malgré tout être « lisible » pour le lecteur, les contes lovecraftiens se situent dans le cadre d’une ville, d’une région avec quelques acteurs presque diaphanes tant ils comptent peu. L’essentiel est la force suggestive de l’horreur engendrée par la découverte du mal absolu, les anciens dieux, ces entités qui dominèrent l’univers et accessoirement ce grain de poussière sans importance qu’est la terre. Et Houellebecq de reprendre cette citation du Maître : « Et il ne faut point croire que l’homme soit le plus ancien ou le dernier des maîtres de la terre…Les Anciens été , les Anciens sont encore. Les Anciens seront toujours. Non point dans les espaces connus, mais entre ces espaces. Primordiaux, sans dimension, puissants et sereins … Yog-Sothoth est la porte, Yog-sothoth est la clef et le gardien de la porte. Le passé, le présent, le futur ne font qu’un en Yog-Sothoth….L’homme règne à présent où ils régnaient jadis ; ils régneront bientôt où l’homme règne…Ils attendent en toute patience, en toute puissance, car ils régneront à nouveau ici-bas ». En fait, ni Lovecraft, ni Houellebecq ne tolèrent les « règles du jeu » d’ici-bas mais manifestent leur désaccord de façon différente : Lovecraft invente un panthéon de divinités qui domine l’univers des hommes trop petit pour jouer un rôle ; Houellebecq vit dans ce monde mais l’observe tel un médecin qui voit grandir une tumeur. Il en détaille la forme, l’importance et son évolution, le tout sous un humour grinçant .
Vers la fin de son essai, Houellebecq insiste : « Que le monde soit mauvais, intrinsèquement mauvais, mauvais par essence, voilà une conclusion qui ne le gêne absolument pas ; et tel est le sens profond de son admiration pour les Puritains : …ils haïssaient la vie et traitaient de platitude le fait de dire qu’elle vaut d’être vécue…Nous franchirons cette vallée de larmes qui sépare l’enfance de la mort ; mais il faudra rester purs ». Et cette conclusion : « Le capitalisme libéral a étendu son emprise sur les consciences, marchand de pair avec lui sont advenus le mercantilisme, la publicité, le culte absurde et ricanant de l’efficacité économique, l’appétit exclusif et immodéré pour les richesses matérielles. Pire encore, le libéralisme s’est étendu du domaine économique au domaine sexuel. Toutes les fictions sentimentales ont volé en éclats. La pureté, la chasteté, la fidélité, la décence sont devenues des stigmates ridicules. La valeur d’un être humain se mesure aujourd’hui par son efficacité économique et son potentiel érotique : soit très exactement les deux choses que Lovecraft détestait le plus fort ».

On pourra critiquer cette obsession qu’a Michel Houellebecq concernant l’importance du sexe dans le tableau qu’il dépeint de notre monde moderne, véritable hantise qui domine ses romans. Plus significatif et sa critique de la vision économique que notre société nous impose et qui a donné lieu à une étude de Bernard Maris « Houellebecq économiste » (éditeur Flammarion). Lire Lovecraft est donc beaucoup plus qu’une révolte, une fuite devant cette réalité qu’il juge insoutenable. Aucun autre biographe du Maître de Providence n’aura souligner cet aspect et fait de Lovecraft une « révolte contre le monde moderne ».

Des liens :

http://www.traqueur-stellaire.net/2014/07/lovecraft-contre-le-monde-contre-la-vie-michel-houellebecq/

https://houellebecqblog.wordpress.com/2013/09/12/lovecraft-contre-le-monde-contre-la-vie-un-essai-de-michel-houellebecq/

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