H.P. Lovecraft

L'écrivain, son oeuvre, son influence

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Weird Tales, le magazine de l'étrange

Avec KADATH & VanPrinn

Introduction

S'il y a bien un nom indissociable de celui d'Howard Phillips Lovecraft, c'est celui de Weird Tales. Ce magazine bon marché, créé en 1923, était consacré aux récits d'horreur, aux histoires extraordinaires, à des textes de science-fiction fondés sur l'étrange. Et il a fêté ses 85 ans d'existence en mars 2008, après plusieurs morts et plusieurs résurrections !

La première période de Weird Tales, qui nous intéresse ici, s'étend jusqu'en 1954. La revue fut vraiment ce qu'annonçait son sous-titre : The Unique Magazine (“le magazine unique en son genre”) où se cotoyaient le meilleur et le pire. Beaucoup d'auteurs amateurs plein de bonne volonté y furent publiés, écrasés par le génie créatif d'écrivains comme Robert E. Howard, Robert Bloch ou, bien entendu, H.P. Lovecraft… La revue se voulait populaire alors que HPL, Clark Ashton Smith ou Howard se considéraient comme de véritables artistes. Tous trois dûrent faire des concessions pour être publiés puisqu'il s'agissait de l'un des rares débouchés qui s'offrait à eux.

Curieusement, pendant des années c'est le pénible Seabury Quinn, l'un des fournisseurs les plus prolifiques de Weird Tales, qui fut l'écrivain préféré par la majorité des lecteurs. Il fallut attendre les années 30 pour voir enfin le nom de Lovecraft apparaître en petit au bas des couvertures !

Un bref historique

Les "pulp magazines"

LDAndersen / Creative Commons by-nc

Au début du XXe siècle, de petites parutions peu coûteuses - 10 cents environ - firent leur apparition aux Etats-Unis. Par souci d'économie, ces “pulp magazines” avaient pour particularité d'être imprimés sur du papier de mauvaise qualité constitué de fibre de bois très grossière - en anglais woodpulp. On trouvait dans ces publications principalement des textes de fiction souvent présentés comme des narrations de faits réels, les thèmes abordés allant de la romance au récit fantastique en passant par les histoires de détective, de science-fiction, les westerns ou les aventures historiques. Le faible coût d'achat et cette multiplication des thèmes firent des “pulps” un divertissement très répandu parmi les couches populaires américaines.

Le premier “pulp magazine” avéré est une version modifiée du magazine Argosy, publiée dans ce format afin d'en réduire le coût de fabrication et d'en permettre une plus grande distribution. Il est à noter que si les “pulps” ont eu peu de succès en-dehors des Etats-Unis, certains de leurs héros sont passés à la postérité : Tarzan, Doc Savage, Buck Rodgers ou encore Zorro.

La naissance d'un mythe

C'est en mars 1923 que J.C. Henneberger et J.M. Lassinger lançèrent Weird Tales, sous-titré The Unique Magazine, un pulp mensuel dédié aux histoires de l'étrange. Les deux hommes souhaitaient profiter de la notoriété grandissante d'autres revues destinées à la jeunesse. La première année de publication fut difficile pour le rédacteur en chef Edwin Baird : certains numéros ne paraissaient pas, d'autres étaient regroupés, les finances étaient désastreuses…

Howard Phillips Lovecraft y écrivait depuis octobre lorsqu'on lui proposa de devenir le nouveau rédacteur en chef ; mais au vu des difficultés du magazine, il refusa le poste. C'est donc Farnsworth Wright qui succèda à Baird en 1924 et relanca véritablement Weird Tales. Farsworth amena à la revue Seabury Quinn, Edgar Hoffman Price, Abraham Merritt, Robert E. Howard ou Clark Ashton Smith.

Si, dans ses premières années, Weird Tales accueillait des nouvelles relevant plutôt de l'épouvante et du fantastique, il s'orienta peu à peu vers une fantasy plus aventureuse, moins teintée d'étrangeté et de ténèbres. Alors que des fictions médiocres paraissaient à la suite de textes devenus référentiels, le magazine resta, comme tous les pulps, marginal dans sa diffusion hors des classes populaires, empêchant avant longtemps une reconnaissance méritée de ses meilleurs auteurs par le monde de la littérature et de la critique.

Avec le décès de Robert E. Howard en 1936, celui de H.P. Lovecraft en 1937 et le retrait puis le décès à cause de la maladie de Parkinson de Farnsworth Wright en 1940, Weird Tales connut des années difficiles et une vie économique chaotique.

Les dernières années

Repris en main par la rédactrice en chef Dorothy McIlwraith en avril 1940, le pulp accueillit de nouveaux jeunes auteurs dans ses pages : Ray Bradbury, Manly Wade Wellman, Fritz Leiber, Henry Kuttner, Catherine L. Moore, Theodore Sturgeon, Joseph Payne Brennan, Jack Snow ou Margaret St. Clair. C'est aussi l'époque où le magazine publia les premières “collaborations posthumes” de Lovecraft avec August Derleth, présentées comme des “fictions perdues” du Maître. Derleth publiera également des textes sous son seul nom.

Après des difficultés d'édition pendant la Seconde Guerre mondiale, les pulps se virent concurrencés au début des années 50 par les feuilletons radiophoniques, les comic books, la télévision. Weird Tales périclita et cessa sa parution en septembre 1954 au numéro 279.

Le renouveau

Dans les années 70, quatre numéros d'un nouveau Weird Tales furent édités par Sam Moskowitz et Leo Margulies. Après la mort du second, Robert Weinberg et Victor Dricks rachetèrent le titre ; le nouveau rédacteur en chef Lin Carter publia une série de quatre anthologies de 1981 à 1983.

Mais c'est en 1988 que Weird Tales connut un vrai renouveau grâce à George H. Scithers, John Gregory Betancourt et Darrell Schweitzer qui lancèrent une nouvelle édition à partir du numéro 290. Le succès fut modeste mais au rendez-vous grâce à des textes de Tanith Lee, Brian Lumley - un lovecraftien controversé ! - ou Thomas Ligotti. En 2005, Betancourt racheta la revue et weird Tales devint bimensuel.

En 2007, le magazine accueillit deux nouveaux rédacteurs en chefs : Ann VanderMeer pour la fiction et Stephen Segal pour les articles. Le numéro 344 d'avril/mai 2007 présentait une nouvelle maquette, la première depuis soixante-quinze ans ! L'année suivante, le magazine de l'étrange soufflait ses quatre-vingt cinq bougies… A l'heure actuelle, la publication de poursuit aux Etats-Unis.

Les couvertures de Weird Tales

Si quelques couvertures du magazine furent assez réussies, beaucoup d'entre elles étaient plutôt navrantes, malgré un style plein de charme rappelant les illustrations faussement naïve des années 1900.

L'image ci-contre est assez représentative du graphisme prédominant de Weird Tales, constitué de jeunes vierges à moitié vêtues craignant d'être dévorées par de grotesques monstres lubriques… Il s'agit de la couverture du numéro de février 1935, à l'apogée du magazine ; réalisée par Margaret Brundage, l'une des illustratrices les plus prolifiques de la revue, cette représentation concerne une fiction de Seabury Quinn…

Les couvertures kitsch de Brundage n'étaient là que pour accrocher le chaland. Une couverture a une vocation clairement publicitaire : c'est ce que le quidam entrevoit en premier en croisant un kiosque. Cela confirme que le public de Weird Tales ne constituait apparemment pas le haut du panier et il n'est pas étonnant que la majorité de ces lecteurs ait préféré Quinn à Lovecraft… Dans les pages intérieures, les vrais amateurs reconnaissaient les véritables artistes comme Hannès Bok, Matt Fox ou Virgil Finlay. Dommage que les responsables successifs de Weird Tales n'aient pas fait l'inverse : assigner le graphisme des couvertures à Finlay et celui des pages intérieures à Brundage!

Pour comparaison, on se souviendra des illustrations de Jean-Claude Nicollet, le fameux illustrateur des défuntes éditions NéO, qui avait pour mérite de reprendre le coté populaire des pulps américains des années 20 et 30 dans une France où un microcosme littéraire prétentieux trouvait certainement ces thèmes aussi vulgaires que la littérature fantastique en elle-même si ce n'était pas du Maupassant…

L'héritage de Weird Tales

Weird Tales n'a certainement pas consacré tous ses écrivains comme des génies de la littérature, mais il reste une référence historique connue de tous. Dans le monde francophone, il est aujourd'hui difficile de juger son apport dans la littérature puisque peu de nouvelles, hors celles des auteurs de référence, ont été traduites et éditées dans la langue de Molière.

Dans les années 50 et 60, la revue Fiction prit la relève auprès du public francophone ; aujourd'hui, ses numéros sont faciles à trouver chez les bouquinistes pour des prix de misère. Mais, actuellement, il n'y a plus rien de comparable à Weird Tales ou à Fiction : la durée de vie d'un fanzine ne dépasse guère dix ans et son tirage reste confidentiel, rarement à plus de cinq-cent exemplaires…

Sur eBay, en faisant une recherche sur “Weird Tales Lovecraft”, on peut trouver très régulièrement des exemplaires des années 20 et 30. Avec les frais d'envoi, le prix varie de 60 à 100 €… Même en 2008, Weird Tales mérite toujours son surnom de The Unique Magazine ! Pour s'offrir l'intégrale de la publication, soit environ 276 exemplaires, il en coûtera dans les 27 600 €, soit deux années de travail !

Les meilleurs récits en français

En 1975 et en 1979, l'anthologiste Jacques Sadoul a publié chez J'ai Lu une anthologie en trois volumes intitulée Les meilleurs récits de Weird Tales. Ces livres ne concernent que la période faste du magazine de 1925 à 1942. Les deux premiers livres, les plus intéressants, ont été réédités en 1989 en un volume unique sans mention de tomaison. Ces ouvrages permettent de se faire une idée assez globable de l'intérêt des récits publiés dans le pulp.

Le livre de 1989 est plutôt décevant pour une anthologie sensée présenter les meilleurs fictions parmi les centaines d'un magazine paraissant sur trente-et-un ans ! L'ouvrage réunit vingt-trois textes. Si nous retirons les contributions des “trois mousquetaires” Lovecraft/Smith/Howard, qui sont toutes de qualité, il reste quinze textes. De ceux-ci, retirons sept récits écrits par Robert Bloch, Frank Belknap Long, Abraham Merritt et quelques autres, et qui restent de qualité ou sont agréables à lire. Il reste huit histoires qui semblent singulièrement médiocres, dont deux du fameux Seabury Quinn.

Il faut prendre en compte le fait qu'à l'époque, tous les grands auteurs de Weird Tales avaient déjà été publiés en France chez Denoël, Marabout ou ailleurs. Ces “Meilleurs récits” vinrent après les anthologies de Casterman et d'OPTA - qui puisaient peu ou prou dans le répertoire d'Arkham House, et donc de Weird Tales. Sadoul a dû se contenter de textes inédits que n'avaient pas encore diffusé les autres éditeurs.

Ainsi, ou cette double anthologie ne fait pas vraiment honneur à Weird Tales ou elle confirme définitivement qu'en dehors du trio susnommé, la revue semble loin de mériter sa réputation… Les deux nouvelles de Seabury Quinn sont particulièrement navrantes, considérant sa popularité au yeux des lecteurs du magazine. On peut regretter que Lovecraft se soit vu contraint par nécessité d'écrire pour un public qui, dans une grande majorité, ne le méritait pas.

Liste des nouvelles

  • L'empire des nécromants, de Clark Ashton Smith : excellent, d'autant que c'est l'un des meilleurs textes de Smith.
  • La chose dans la cave, de David H. Keller : il s'agit d'une assez belle évocation des terreurs de l'enfance - même si on peut reprocher à cette nouvelle de n'être guère plus que ça. Cette histoire est horrible et relève du plus pur fantastique dans le sens noble du mot : pas de masques de carnaval grimaçants ni de monstres aux grandes dents, aucune avalanche de tripes baignants dans l'hémoglobine. Rien qu'une porte beaucoup trop grande pour une maison normale, comme cette cave “construite pour une tout autre structure”… Mais quelle structure ? Une abbaye ? Un château ? L'horreur n'a pas de forme, n'émet aucun hurlement mais elle tue, invisible, inodore, sans visage et sans raison… Ni ses parents ni le médecin ne veulent croire l'enfant qui “sent” la présence de cette “chose” qui n'aura jusqu'à la fin aucun nom, aucun visage, telle la mort qui plane au-dessus de chacun de nous… Cette nouvelle fait penser aux meilleurs textes de Stephen King.
  • Les chiens de Tindalos, de Frank Belknap Long, Jr : excellent, peut être le meilleur de son auteur qui développe ici un mythe voisin de celui de HPL ; un texte classique pour tout bon lovecraftien qui se respecte.
  • Les miroirs de Tuzun Thune, de Robert E. Howard : excellent, et probablement l'histoire la moins basique des fictions “musclées” de Howard. Le roi Kull laisse son épée au fourreau et le etxtes se rapproche plus du fantastique que de la sword and sorcery.
  • La malédiction des Phipps, de Seabury Quinn : une aventure sans relief de l'insignifiant détective de l'occulte Jules Grandin. Les histoires de Quinn n'étaient que de tolérables produits de série utilisant toutes les ficelles qui pouvaient plaire au public…
  • Dépêche de nuit, de H.J. Arnold : un bon récit dans lequel l'auteur sait faire preuve d'originalité et conserve au surnaturel une aura de mystère.
  • Le présent du rajah, de E. Hoffmann Price : une jolie fable orientale un peu courte ; Price a fait mieux.
  • Le huitième homme vert, de G.G. Pendarves : pas mauvais mais se laisse oublier facilement…
  • L'île inconnue, de Clark Ashton Smith : pas le meilleur récit de Smith, mais tout de même assez réussi.
  • Le dieu monstrueux de Mamurth, d'Edmond Hamilton : bon récit avec un suspense bien entretenu.
  • Sous la tente d'Amundsen, de John Martin Leahy : excellente nouvelle ; le coté “horreur indicible” rappelle trait pour trait Lovecraft en-dehors du Mythe de Cthulhu ! Un petit chef-d'oeuvre !
  • La piste très ancienne, de H.P. Lovecraft : bon poème - dommage que Sadoul ne propose pas une fiction plus ambitieuse.
  • La femme du bois, d'Abraham Merritt : bon récit ; l'une des rares nouvelles proprement fantastique d'un auteur d'heroic-fantasy.
  • La mort d'Ilalotha, de Clark Ashton Smith : évidemment excellent, c'est un grand classique de “Klarkash-Ton”, et l'un des plus célèbres.
  • Hors du temps, de Hazel Heald : excellent puisque derrière Hazel, il y a surtout HPL qui propose l'une de ses révisions les plus réussies !
  • Le juge suprême, de J. Paul Suter : banal, médiocre et trop conventionnel.
  • Les graines d'ailleurs, d'Edmond Hamilton : pas le pire récit du volume mais d'une banalité qui ne justifie pas la célébrité de son auteur.
  • La déesse de saphir, de Nictzin Dyalhis : une aventure d'heroic-fantasy assez divertissante et sans prétention, qui vaut bien les sous-Conan de Lin Carter ou Lyon Sprague de Camp mais qui reste à vingt-mille lieues de Tolkien ou de Smith !
  • La farce de Warburg Tantavul, de Seabury Quinn : c'est effectivement une farce, et une mauvaise ! Le fantastique de Quinn est des plus conventionnels et la qualité du texte est assez pauvre. Mais on note tout de même une morale étonnante : à la fin du récit, un frère et une soeur ayant eu un enfant ensemble reçoivent la bénédiction de Jules de Grandin !
  • Le rôdeur des étoiles, de Robert Bloch : excellent ; c'est l'un de ses premiers récits lovecraftiens de Bloch dans lequel il tue Lovecraft !
  • Le chat-tigre, de David H. Keller : bon récit grâce à une l'idée plutôt originale.
  • Psychopompos, de H.P. Lovecraft : bon poème sur la lycanthropie, quoiqu'un peu long, et une véritable histoire en vers.
  • La citadelle écarlate, de Robert E. Howard : bon récit car si Conan est dans son élément favori, on découvre d'excellents passages horribles et surnaturels dans un labyrinthe.

Conclusion

Weird Tales a permis à de futures célébrités de se faire publier pour la première fois. Mais si ses pages ont révélées des chefs d'oeuvres de l'imaginaire, c'est seulement à une minorité infime de lecteurs - et certainement pas dans le monde des critiques et de la grande édition.

H.P. Lovecraft, pour ne citer que lui, est mort dans une quasi indifférence du grand public et c'est August Derleth, par le biais d'Arkham House, qui a consacré la célébrité mondiale de l'écrivain de Providence, relayé en cela par Jacques Bergier pour le monde francophone - ce dernier était d'ailleurs par deux fois apparu dans le courrier des lecteurs de Weird Tales. Et c'est ce même Derleth qui en a profité pour faire son autopromotion - qui le lui en voudrait ? - et pour révéler les talents de grands auteurs tels que Robert E. Howard, Clark Ashton Smith, Robert Bloch ou Frank Belknap Long.

Sources

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